Ancienne joueuse du circuit européen, Kristel Mourgue d’Algue fait partie d’une famille qui compte dans le golf français, ses parents ayant notamment été à l’origine du Trophée Lancôme. Elle est aujourd’hui copropriétaire du Grand Saint Emilionnais Golf Club et écrit régulièrement des chroniques où elle donne un avis éclairé sur notre sport favori. Interview.

Cristel Mourgue d'Algue.

Bonjour Kristel, après une carrière sur le circuit européen, vous êtes aujourd’hui correspondante de Golf Magazine USA, ambassadrice golf des hôtels Beachcomber et copropriétaire du Grand Saint-Emilionnais Golf Club. Comment votre golf a-t-il été impacté par la crise actuelle ?

Cela ne s’est pas trop mal passé pour nous. Nous avons une dizaine de jardiniers et nous avons profité du confinement pour travailler, traiter et nettoyer le parcours, qui est en très bon état. Nous avons de plus en plus de membres et de golfeurs qui viennent découvrir ou rejouer notre parcours. Évidemment, nous n’avons quasiment pas de touristes cet été, mais c’est compensé par les joueurs français qui viennent, encore plus que d’habitude, fouler nos fairways.

Le Grand Saint-Emilionnais est un jeune parcours qui a ouvert ses portes en 2015 et a déjà été classé 5e golf français par Golf Digest. Pour quelles raisons bénéficie-t-il d’une si belle réputation selon vous, quels sont ses atouts ?

C’est le premier parcours d’Europe continentale dessiné par Tom Doak, qui est considéré comme l’un des trois meilleurs architectes au monde. En Écosse c’est lui qui a conçu le Renaissance, près de Muirfield, et hôte l’an dernier du Scottish Open, celui où Benjamin Hébert perd en play-off. La marque de fabrique de Tom Doak, c’est qu’il tient à préserver le site naturel, c’est le « routing », l’enchaînement des trous qui se fondent complètement dans le paysage. Il a utilisé 67 des 102 hectares qui étaient à sa disposition pour dessiner le parcours. Le cadre est magnifique, vous jouez au milieu des vignes et des chênes centenaires… Le vallonnement naturel est plein de charme et ajoute au plaisir du jeu, y compris en terme de défi technique car vous n’avez pas toujours les pieds à plat.

Il paraît aussi que l’on aperçoit la tour du château de Montaigne ?

Oui, on l’aperçoit en quittant le green du 5, mais aussi à partir du parking du club-house. On peut aussi voir une église romane du XIIe siècle située sur notre commune de Gardegan-et-Tourtirac. L’architecte a dégagé les arbres du green du 16 pour qu’on puisse la voir.

Dans vos chroniques*, vous regrettez que les parcours ne se défendent plus aujourd’hui face à l’élite du golf mondial, de plus en plus puissante au driving. Quelle serait votre solution pour contrecarrer cette tendance ?

Il faudrait changer la balle pour les pros, car on ne joue plus le même jeu qu’eux ! Ils s’entraînent huit heures par jour, font du physique, ont un nutritionniste et tout un staff autour d’eux, cela n’a plus rien à voir avec le golf amateur, le décalage devient ridicule. Pour les pros, le par est à 68 sur la plupart des parcours, il jouent les par 5 en deux avec des fers, finissent parfois le tournoi à -25. Du coup, on construit des golfs de plus en plus long et qui coûtent une fortune pour accueillir des championnats… Les amateurs mettent plus de 5 heures à les jouer et passent leur temps à chercher leur balle car c’est trop dur. Au lieu de se lancer dans une quête qui consiste à rallonger des parcours qui sont en outre très gourmands en eau, la première des solutions est de réduire la distance des balles d’environ 25 %. Au niveau architectural, on a aussi vu récemment au Mémorial que dès qu’on a des conditions très fermes, avec des greens rapides, cela devient beaucoup plus difficile que lorsqu’on joue juste aux fléchettes avec des greens mouillés.

Est-ce qu’on ne risquerait pas ainsi de créer deux sports différents, un pour les amateurs et un pour les professionnels ?

Vous savez, d’autres sports comme le base-ball disposent de règles différentes pour les amateurs et les pros. Les battes de métal sont autorisées pour les amateurs, mais pas pour les professionnels. Et pour en revenir au golf, les amateurs ont le droit d’utiliser un télémètre, mais c’est interdit pour les professionnels en compétition.

Vous préconisez aussi de rendre les bunkers plus difficiles à jouer pour les professionnels, notamment en cessant de les ratisser…

Oui. A Pine Valley, dans le New Jersey, c’est d’ailleurs leur philosophie. Il ne s’agit pas de ne plus ratisser les bunkers pour les golfeurs du dimanche, car cela deviendrait trop dur pour eux et ça ralentirait le jeu. Mais aujourd’hui, les pros préfèrent presque être dans le bunker que dans le rough, ce n ‘est pas normal. Un bunker chez les anglais, c’est d’abord un obstacle, un « havoc » (que l’on peut aussi traduire par « dégât » ou « dommage »). Sur le PGA, ils font venir toutes les semaines du sable spécial pour que la granulométrie soit parfaite. Aujourd’hui, les bunkers ne sont pas assez pénalisants, le lie est souvent parfait. Ce qui est intéressant, c’est de voir la dextérité des meilleurs joueurs du monde quand ils doivent se sortir de situations délicates.

Dans une autre de vos chroniques**, vous évoquez l’âge très variable auquel les champions sont contraint de ranger les clubs. A 50 ans, Phil Mickelson connaît une longévité unique au plus haut niveau et a encore terminé deuxième d’une épreuve du championnat du monde, dimanche dernier au St. Jude Invitational. Comment l’expliquez-vous ?

Mickelson, c’est d’abord un talent exceptionnel. Sans Tiger Woods, il aurait multiplié par deux son palmarès. Son secret, c’est aussi une flexibilité extraordinaire, un peu comme Vijay Singh d’ailleurs. Et puis c’est aussi lié à son swing : A l’image de Ben Hogan en son temps, il décolle le pied droit à la montée, ce qui enlève toute la tension sur le bas du dos. Vous avez des joueurs comme Jason Day qui ont les pieds bien ancrés dans le sol, comme on apprend souvent à le faire, et qui cumulent les problèmes de dos. La souplesse est un facteur de longévité au golf. Un joueur comme Dustin Johnson, au-delà du renforcement musculaire, s’astreint par exemple à deux séances de stretching par jour.

Vos parent ont créé le magazine Golf Européen et le Trophée Lancôme. Beaucoup de passionnés regrettent ce tournoi, qui a connu de prestigieux vainqueurs. Pourquoi s’est-il arrêté ?

Tiger Woods devait venir le jouer, mais le 11 septembre 2001 a eu lieu et il n’est pas venu, cela a été un peu l’élément déclencheur. Le parcours de Saint-Nom-la-Bretèche n’était pas non plus complètement adapté à un champ de 140 joueurs et à l’accueil de nombreux spectateurs, qui venaient en navette à partir de parkings crées pour l’occasion. Mon père avait proposé à Lancôme, qui est une marque de cosmétique et de produits de luxe avant tout destinée aux femmes, d’organiser à la place un Masters féminin avec les 70 ou 80 meilleures joueuses du monde. Mais cela ne s’est pas fait.

Vous avez été neuf fois championne de France amateur, vous avez remporté le championnat universitaire aux Etats-Unis et avez joué sur le circuit européen. Quel est le meilleur souvenir de votre carrière ?

Sûrement le championnat universitaire américain en 1995. J’ai été l’une des première françaises à partir aux Etats-Unis, là-bas l’université est l’antichambre du monde professionnel. Il y aussi ma victoire à l’Open des Philippines en 1998, qui comptait pour le circuit européen. A l’époque, on jouait les cinq premiers tournois de l’année en Asie.

Et votre plus mauvais souvenir ?

Jouer contre ma mère lors de l’Omnium National, c’était une sensation désagréable. On souhaite le meilleur à sa propre famille, mais en même temps on veut gagner. On est partagée, c’est un sentiment ambivalent épouvantable…

Votre meilleur score ?

65. Il me semble que c’est le record du parcours chez les femmes à Saint-Nom-la-Bretèche, dont mon grand-père est membre fondateur.

Y a t-il une joueuse que vous admiriez durant votre carrière professionnelle ?

Nancy Lopez. C’était la meilleure joueuse du monde et elle a fondé une famille, elle a réussi à concilier les deux, ce qui est toujours difficile. J’ai eu l’occasion de la rencontrer quand j’étais jeune et c’était un grand souvenir. Il y a aussi Annika Sörenstam, pour sa capacité de travail et sa longévité au plus haut niveau. Je me souviens d’un British Amateur où il n’y avait pas de practice. Du coup, elle a été s’entraîner sur le parcours jusqu’à la nuit tombée et allait ramasser ses propres balles. Elle était posée, réfléchie, c’était une très bonne représentante pour le golf féminin.

Vous aviez édité il y a quelques années le Guide Rolex des 1000 meilleurs golfs du monde. Si vous deviez en choisir un en France, ce serait lequel ?

Ce que j’aime avant tout dans le golf, c’est la variété des parcours, des sites, des sensations que l’on peut éprouver. Mais si je devais en choisir un en France, je dirais Chantilly. C’est un golf qui a une histoire, il y a le tracé, j’ai gagné un omnium là-bas face à mon amie Patricia Meunier-Lebouc. J’y ai aussi gagné le championnat de France à 12 ans et demi. Le directeur du golf, Rémi Dorbeau, est un ancien greenkeeper et l’entretien du parcours est remarquable.

Quel est le défaut le plus commun chez les amateurs selon vous ?

La majorité des golfeurs amateurs ont tendance à slicer, à taper du haut comme on dit. Au lieu de taper avec le bas du corps, ils tapent avec les bras, ce qui provoque souvent un effet slicé. La puissance vient du bas du corps au golf.

Propos recueillis par Franck Crudo

* https://swing-feminin.com/chronique-de-kristel-mourgue-dalgue-un-big-bang-indispensable/

**https://us12.campaign-archive.com/?u=1e114592daea23ba517d10a06&id=8d2904f3e8