Les chiffres s’avèrent confondants, 10 millions de golfeurs et 2,290 parcours. Le Japon se positionne au 2ème et 3ème rang mondial derrière les États-Unis et le Royaume-Uni dans un archipel de la taille de la Californie et possédant la moitié de la population américaine. Cette ferveur pour la petite balle blanche n’est pas récente, elle date du début du 20ème siècle. Elle traversa quelques « avaries » et semble désormais profiter d’un second souffle, à l’aube des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020.

Par Kristel Mourgue d’Algue

Photo : D.R.

Tout a commencé en 1900, lorsqu’un éleveur de thés anglais du nom d’Arthur Groom imagina quatre trous qui devinrent quatre ans plus tard, les 18 trous du golf de Kobe, le premier du pays. Puis en 1913, des hommes d’affaires tokyoïtes échafaudèrent six trous qui au fil du temps et des pressions immobilières, dans un pays où les grands espaces sont précieux, se transformèrent en un parcours à part entière délocalisé à Sayama, à 60 km d’Edo.

Néanmoins, l’arrivée en 1930 de l’architecte anglais Charles Hugh Alison, associé du célèbre Harry Shapland Colt, changea de manière drastique la conception des parcours. En l’espace de trois mois, il définit les bases de l’architecture et notamment les bunkers qui se voulaient à l’avenir vastes et profonds ; les « Alisons » ! Bâtisseur de talent, il révéla une capacité unique à marier ses dessins à une nature magistrale, comme en témoignent les golfs d’Hirono à 40km à l’ouest d’Osaka et le parcours « Fuji » du golf de Kawana, situé à 80km de la capitale. Une décennie plus tard, au terme de la Guerre du Pacifique (1941-1945), une période de reconstruction débuta qui dura près de 20 ans. Heureusement, les « disciples » d’Alison tels que Komyo Otani, Osamu Ueda ou encore Seiichi Inoue, œuvrèrent pour restaurer l’esprit originel des tracés.

Le magnifique parcours d’Hirono et les fameux bunkers “Alisons”

Le magnifique parcours d’Hirono et les fameux bunkers “Alisons” – Photo : D.R.

Le tournant décisif de l’histoire de ce sport au Japon eut lieu en 1957 avec la victoire de Torakichi Nakamura et Koichi Ono à la Canada Cup (qui devint la World Cup en 1967). Ils devancèrent de neuf points les stars américaines Sam Snead et Jimmy Demaret. Invincible, Nakamura remporta également la première place en individuelle qui lui permit de figurer au Masters et signer la première participation japonaise. A partir de ce moment-là, une véritable frénésie golfique s’empara du peuple nippon. En l’espace de 30 ans, le nombre de départs a été multiplié par dix pour atteindre les 102 millions par an en 1987 (Golfweek, 8 mai 2004). Le montant des cotisations des clubs, pour la plupart privés, atteignait des sommes astronomiques avec une moyenne annuelle de 400,000 dollars. La pratique de cette activité symbolisait la réussite sociale mais aussi le sport d’entreprise par excellence. Les contrats étaient négociés sur les greens, c’était le « seitai golfu » !

Bénéficiant d’un climat tempéré, il se manifestait toute l’année (hors des régions montagneuses) sur des tracés accidentés à l’image de la topographie. Certes inesthétiques et onéreux, deux greens avec deux herbes distinctes par trou permettaient de faire face aux différentes saisons jusqu’à la découverte de la variété d’agrostis A4 davantage résistante. Singulier, le rituel golfique signifiait une journée entière sur des fairways situés essentiellement loin des centres villes, un arrêt au neuf pour se restaurer suivit par un bain commun dans les eaux thermales, l’art de « l’onsen », afin se délasser après toute cette agitation!

L’art de “l’onsen”; le bain commun japonais

L’art de “l’onsen”; le bain commun japonais – Photo : D.R.

La crise économique de la fin des années 80 marqua un temps d’arrêt à cette golfite « aiguë », dorénavant symbole de « décadence » venue de l’Ouest. Deux décennies plus tard, en 2004, 71% des clubs rencontraient toujours des difficultés financières (Golfweek, 8 mai 2004)…

A l’heure actuelle, les golfs privés proposent des cotisations annuelles beaucoup plus mesurées et nombre de parcours se sont ouverts au public. Après quelques atermoiements et à l’instar de l’Occident, l’Association Japonaise de Golf a également mieux ciblé son développement vers des programmes destinés aux femmes et aux jeunes. Fer de lance de la croissance, la classe moyenne asiatique dépense désormais deux fois plus que son pendant occidental (Forbes 4 octobre, 2017). Le Japon représente entre autre, le deuxième marché de la vente de produits golfiques.

Visionnaire, le circuit masculin américain a d’ailleurs tissé de longue date des liens avec l’archipel à la faveur des retransmissions télévisées des tournois. Après Pékin en 2013, le PGA*1 Tour a ouvert un bureau à Tokyo en 2016. Des sponsors tels que les marques emblématiques Sony ou Bridgestone constituent des soutiens financiers indéniables depuis près de deux décennies et l’annonce du Zozo Championship pour octobre 2019 sur le golf de Narashino près de Chiba, témoigne d’un regain d’intérêt. Avec un champ de 78 joueurs, il s’agira du premier tournoi du PGA Tour au Japon, une véritable consécration. Zozotown, le plus important site internet de mode nippon, promet une dotation de près de 10 millions de dollars par an jusqu’en 2025.

Ty Votaw (Vice Président Exécutif du PGA TOUR et Yusaku Maezawa (PDG de ZOZO Inc.)

Ty Votaw (Vice Président Exécutif du PGA TOUR et Yusaku Maezawa (PDG de ZOZO Inc.) – Photo : D.R.

Locomotives, les champions et championnes professionnels ont pour leur part toujours joué un rôle essentiel dans l’essor de ce jeu. L’icône Isao Aoki, aujourd’hui âgé de 76 printemps, fut le premier à gagner une épreuve du PGA Tour en 1983, l’Hawaian Open. Il connut son fait de gloire lorsqu’il s’arrêta aux portes de la victoire face au légendaire américain, Jack Nicklaus au cours de l’US Open de 1980 à Baltusrol dans le New Jersey. Une vie dédiée à ce jeu et dorénavant Président du circuit Japonais, il se trouve à l’opposé de Masashi alias « Jumbo » (pour la force de son driving) Ozaki, 71 ans et personnage hauts en couleur. L’ainé d’une fratrie étonnante de trois garçons, ils réussirent tous à franchir le cut au British Open de 1989 à Troon en Ecosse (Bruce Critchley, Skysports). Charismatique et flamboyant, Jumbo fut surnommé « l’Arnold Palmer japonais » avec 94 victoires sur le circuit national et deux hors de l’archipel. Ses chaussures en alligator, ses pantalons sur mesure, sa passion pour les cigares et son gout des bonnes choses contribuèrent à façonner la légende. De grands espoirs étaient portés sur Ryo Ishikawa, 27 ans, lorsqu’il fut le plus jeune vainqueur du Tour japonais à l’âge de 15 ans et 8 mois. Le « bashful prince » (« jeune premier ») qui passa pro l’année suivante, provoqua une nouvelle vague d’engouement auprès du public et des médias, à tel point que le circuit japonais évita, grâce à ses performances, la banqueroute il y a une dizaine d’années ! Cependant, contraint de retourner sur le circuit national, son apogée golfique se fait toujours attendre… Hideki Matsuyama, 26 ans, incarne sans conteste la plus sérieuse éventualité de succès en Majeurs. 25ème mondiale cette saison, il avait frôlé le couronnement en 2017.

Particularité du swing puissant d’Hideki Matsuyama; sa pause en haut du backswing

Particularité du swing puissant d’Hideki Matsuyama; sa pause en haut du backswing – Photo : D.R.

Du côté de la gente féminine, Hisako « Chako » Higuchi, 73 ans, remporta en 1977 le LPGA*2 Championship et devint la première japonaise intronisée au Panthéon du golf mondial, le World Golf Hall of Fame. Ayoko Okamoto, de 6 ans sa cadette triompha 17 fois sur le circuit américain avant que la légende vivante, Ai Myazato ne termine tout en haut de l’échelon mondial en 2010 ! Idolâtrée très jeune, elle mit fin à sa carrière en 2017 à l’âge de 32 ans. L’étoile de demain, Nasa Hataoka, tient son prénom prémonitoire de… l’agence spatiale américaine! Du haut de ses 19 printemps, elle a déjà récolté deux victoires sur le LPGA cette année et occupe la 7ème place mondiale.

Quant à la venue programmée des JO à Tokyo dans deux ans sur le même parcours, « East » de Kasumigaseki, que la Canada Cup de 1957, constituerait-elle un signe du destin ? Le choix symbolique de ce Club traditionnel, désormais ouvert aux femmes et à l’évolution du jeu moderne avec la rénovation entreprise en 2016 par le célèbre architecte américain Tom Fazio et son fils Logan, traduit une ouverture au monde prometteuse. Tous les facteurs seraient alors réunis pour une seconde onde de choc golfique. Gageons que les JO soient une réussite !

KMA est une ancienne joueuse du Circuit Européen, co-éditrice du Guide Rolex des “1000 Meilleurs Golfs du Monde” et co-propriétaire du Grand Saint Emilionnais Golf Club

*1 Professional Golfers’ Association/Circuit Professionnel Américain
*2 Ladies Professional Golf Association