Emilie Alonso, qui vient de reprendre la compétition sur le LETAS le week-end dernier, évoque son incroyable précocité et sa jeune carrière. Interview d’une joueuse très sympa et pleine de peps.

Emilie Alonso

Emilie Alonso – crédit photo Tristan Jones / LET

Bonjour Emilie, vous avez passé le cut et terminé 57e le week-end dernier à Prague, pour la reprise du LETAS. Quels sont vos objectifs pour cette fin de saison définitivement pas comme les autres ?

C’est très difficile de se fixer des objectifs. On ne sait pas très bien combien de tournois on va pouvoir jouer, ni lesquels. On a appris il y a deux jours que le Terre Blanche Ladies Open, prévu début octobre, était annulé. Je n’ai pas d’objectifs de résultats. Avec mon équipe basée en Espagne, on s’est plutôt fixé des objectifs techniques, physiques et en terme de gestion des émotions. Mon premier tournoi de reprise, le week-end dernier, m’a permis un peu de savoir où j’en étais. Pour progresser, j’ai aussi demandé mon premier prêt bancaire pour pouvoir acheter un trackman…

Un prêt bancaire pour acheter un trackman ? Combien cela coûte-t-il ?

Dans les 23 000 euros, même si le Tour nous permet d’avoir une petite réduction. J’ai aussi un Whoop, un bracelet qui permet notamment d’obtenir des données sur son rythme cardiaque. De nombreux joueurs comme Rory McIlroy, Jon Rahm, Romain Langasque l’utilisent. C’est très utile pour gérer sa récupération. Je vois à quel point mes émotions peuvent m’affecter à ce niveau car je me suis rendu compte que la nuit précédent un tournoi, mon cœur bat 10 pulsations/minute de plus que d’habitude. Ce bracelet peut aussi permettre de déceler les cas de Covid, car il paraît que lorsqu’on a trois respirations de plus par minute, c’est l’un des symptômes.

C’est déjà difficile à la base de gagner sa vie en Europe pour une golfeuse, mais cette année doit être terrible pour vous et toutes les joueuses du circuit…

En effet. Depuis plusieurs mois, on ne gagne rien du tout à cause de la crise sanitaire. Heureusement, le golf de la Vanade me permet de donner quelques leçons pour que je puisse faire entrer un peu d’argent, ce qui est vraiment sympa de leur part. Je tiens à les remercier. Tout comme le golf d’Opio-Valbonne, qui m’avait attribué mon premier contrat de travail en tant qu’enseignante du deuxième degré. Eux aussi m’ont beaucoup aidé, notamment pendant ma carrière amateur, c’est mon terrain d’entraînement depuis de nombreuses années. Je voudrais aussi avoir un petit mot pour le golf de Valescure, où je joue depuis l’âge de 12 ans.

Vous évoquiez votre équipe en Espagne. Vous pouvez nous en dire plus ?

L’an dernier, je jouais un tournoi en Inde sur un superbe parcours et je n’avais pas du tout le niveau, mes balles partaient dans tous les sens, j’étais complètement perdue. J’ai contacté mon ami Jon Rahm, avec qui j’étais à l’université en Arizona, pour savoir s’il n’avait pas un coach à me conseiller. Il m’a renvoyé vers Marta Figueras Dotti, qui préside le comité du LET et a signé l’accord avec le LPGA. C’est une ancienne joueuse du circuit américain qui possède une académie tout près de Madrid, sur le Real Sociedad Hipica Espanola Club de Campo. Je suis donc allée la voir et j’ai tout de suite été impressionnée par les installations. Il y a deux parcours différents, un chipping green de 30 mètres, trois putting-greens avec des dénivelés très variés. Elle était avec Miguel (Fajardo), son adjoint, et ils m’ont demandé de taper quelques balles au practice. Au bout de trois balles, ils m’ont tout de suite arrêté et m’ont dit qu’il y avait beaucoup de choses à revoir, que j’avais au minimum huit mois de travail à effectuer, que ce n’était pas possible de jouer au golf comme ça (rires) !

Vous n’êtes pas venue pour rien…

Vous ne croyez pas si bien dire. En regardant mon swing, le préparateur physique de l’académie, Eduardo Carnero, m’a demandé si je n’avais pas mal à l’épaule, ce qui était le cas. Puis en voyant les semelles de mes chaussures, il m’a dit que je devais avoir mal aux chevilles. Le gars ne me connaissait pas du tout et connaissait déjà tous mes problèmes ! Grâce à un programme de renforcement et d’étirement de mon épaule, mes douleurs on disparu en deux semaines…

Sur le plan technique, qu’est-ce qui n’allait pas ?

Oh, plein de choses, rien n’allait en fait (rires). Je croisais le club, je roulais les mains, même les trente premiers centimètres de mon démarrage n’étaient pas bons…

Il paraît qu’à l’âge de 10 ans, vous étiez déjà capable de jouer des concertos de Bach au piano. C’est vrai ?

Oui. J’ai commencé le piano vers 3-4 ans car mes parents sont musiciens. J’ai arrêté vers 12 ans, car à l’époque, je faisais tous les jours 2 heures de piano et 2 heures de golf. Il fallait que je fasse un choix et j’adorais le golf. Dès ma deuxième année, j’étais en demi-finale des championnats de France, avant de les gagner deux années de suite. J’ai voulu très vite en faire mon métier. J’ai eu de la chance car mes parents m’ont soutenu. Ils m’ont dit : d’accord, on te soutient à 100 % mais toi, tu dois vivre ton golf à 100 %.

Vous avez découvert le golf à 10 ans ?

Oui. Et à 11 ans, après une année de golf, j’étais 3,5 d’index. Je suis rentrée dans le livre des records pour la progression la plus fulgurante au monde, en compagnie de Tiger Woods et d’Annika Sorenstam ! Du coup, Nick Faldo m’a contactée pour rejoindre sa fondation (Little Dream), qui venait en aide aux meilleurs espoirs. J’ai joué avec lui au golf de Divonne et il a débloqué des fonds pour que je puisse m’entraîner. Je lui dois beaucoup.

Attendez… 3,5 d’index à 11 ans après un an de golf. Vous avez une pensée pour nos lecteurs et les millions de licenciés qui rament chaque année pour gratter un ou deux points d’index ?

Vous savez, il y a peu d’autodidactes au golf. Le premier conseil que je donne à chaque fois, c’est de prendre des cours et de s’entraîner. Il n’y a pas de secret, c’est le meilleur moyen de progresser rapidement. Gamine, lors de mon premier championnat de France, je rate le cut d’un point en manquant un putt d’un mètre. Je me suis dit plus jamais ça. Tous les jours, je me suis mise à taper 100 putts d’un mètre ou encore 50 drives. C’est ainsi que j’ai si vite progressé, en faisant beaucoup de répétitions. Il y a peu d’enfants qui s’entraînent autant à cet âge. J’ai été encadrée très jeune, j’avais aussi le goût de la compétition et la soif d’apprendre.

Vous avez passé quatre ans à l’université d’Arizona State, aux Etats-Unis. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Pour être honnête, cela s’est mal passé au début, d’autant que je suis arrivée en cours d’année, car je devais jouer la Solheim Cup junior. Du coup, je n’ai pas pu intégrer l’équipe, je me sentais un peu mise à l’écart, j’étais la petite nouvelle. En plus, je n’avais pas de voiture et ma « roomate », la fille avec qui je partageais ma chambre, avait un petit copain dealer de drogue. Je suis partie vivre toute seule en appartement et cela s’est beaucoup mieux passé par la suite. Les années suivantes, avec ma copine Noemie Jimenez, on s’est dit qu’il était important de bien accueillir et de mettre à l’aise les nouvelles arrivantes pour qu’elle ne vivent pas ce que l’on a vécu.

A 26 ans, quel est le meilleur souvenir de votre jeune carrière jusqu’à présent ?

D’avoir joué la Solheim Cup junior à Knightsbrook (Irlande), à 18 ans. A 14 et 16 ans, j’étais déjà tout près de me qualifier. La Ryder ou la Solheim, c’est le rêve de tout golfeur professionnel. C’est vraiment génial, il y a l’ambiance, l’esprit d’équipe, le vestiaire avec nos noms, des supporters partout, on est traité comme les pros… Il y avait la vraie Solheim Cup après et les joueuses nous ont fait passer à l’intérieur des cordes, elles dînaient avec nous le soir. Carlota Ciganda et Azahara Munoz, avec qui j’avais partagé la dernière partie trois ans plus tôt aux Jeux Méditerranéens, se souvenaient de moi et m’ont demandé de mes nouvelles. Ce sont elles qui avaient conseillé à Arizona State de me recruter.

Et votre plus mauvais souvenir ?

A l’âge de 16 ans, quand j’ai dû arrêter de travailler avec Benoit Ducoulombier. J’ai commencé à moins bien jouer, mon niveau a baissé. Je rendais des cartes de 85, 90, je ratais les cuts, alors qu’avant, j’envoyais des -5. C’est une période que j’ai mal vécue.

Votre rêve de golfeuse ?

Il y en a deux. Disputer la Solheim Cup évidemment, d’autant que je l’ai jouée en junior, notamment avec Céline (Boutier). Et puis gagner à Evian. C’est là-bas que j’ai tapé ma première balle de golf, alors que mes parents y faisaient un concert. Lors de ma première année au Jabra, j’ai d’ailleurs fini 8e.

Quel est votre point fort ?

Le putting. J’adore le putting (rires) ! Je putte généralement bien sous pression. Le week-end dernier à Prague, lors du 2e tour, j’ai rentré deux ficelles de 8 mètres lors des deux premiers trous. Julien Brun, avec qui j’ai commencé le golf à Valbonne, m’appelle d’ailleurs « la Fourreuse » (rires). Je trouve que c’est au putting qu’on a le plus d’émotions au golf. Regardez le putt de 20 mètres que rentre Jon Rahm lors du play-off dimanche dernier, au BMW Championship. Waouh !

Vous le connaissez bien ?

On a passé trois ans ensemble à l’université, en Arizona. C’est une belle personne. Lorsqu’il gagne à Muirfield Village, je lui envoie un SMS en lui écrivant que, même s’il a dû recevoir des milliers de messages, je tenais à le féliciter. Et il me répond dans les deux heures. Pareil quand je lui demande s’il connaît un bon coach pour moi, il me répond dans l’heure. Le gars est n°1 mondial et prend la peine de répondre à une amie de l’université. C’est un mec de valeur, je l’adore.

Votre point faible ?

Le stress (rires) ! C’est mon point faible ces derniers temps, même si je suis capable de rentrer le putt de la victoire. Et puis je ne tape pas assez loin. C’est l’un de mes objectifs, gagner de la puissance. Aujourd’hui, sur le circuit féminin, on ne peut plus se permettre d’avoir une vitesse de balle à 91 milles/heure. Sur le LPGA, la moyenne se situe à 94, certaines atteignent même les 100 milles/heure. Cela fait 20 mètres de plus et deux clubs de différence à l’arrivée, on ne joue plus le même parcours.

Vous parliez du stress. Quelles sont vos clés sur le plan mental lorsque vous devez taper un putt très important, qui peut vous faire gagner ou perdre beaucoup d’argent sur le 18 ?

J’essaie de trouver une stabilité par rapport à ma routine qui est assez lente, même si j’ai enlevé un putt d’essai récemment. J’essaie ensuite de ne surtout pas bouger la tête, de bien rester statique. Si votre corps bouge au putting, vous perdez en précision. Et puis j’ai des pensées positives. Je me dis : je vais la rentrer, je vais la rentrer, je vais la rentrer…

Votre meilleur score ?

-7 en match-play contre Damien Perrier au golf de Rennes Saint-Jacques, lors de l’Orangina Bowl. Je suis d’ailleurs la joueuse qui a le plus participé à cette compétition, à cinq reprises précisément. Sinon, j’ai joué -6 à Bossey ou -5 aux Internationaux d’Espagne, à Jerez.

Avez-vous déjà réussi un trou en un ?

J’en ai fait six. Le premier, j’avais 13 ans, c’était au trou n°5 de Saint-Andréol : un coup d’hybride de 150 mètres. Plus récemment, il m’est arrivée quelque chose d’incroyable sur le golf d’Opio-Valbonne, qui est mon golf de toujours, celui où j’ai appris à jouer. Je boîte un fer 6 sur le trou 5 et je suis presque dégoûtée car il n’ y a personne pour le voir (rires). J’envoie la photo à mes parents et mon père me chambre, en me disant qu’il n’y a pas de témoin. Le lendemain, il m’accompagne sur les 9 trous du retour, et là je rentre directement un fer 6 sur le 11 ! Réussir deux trous en un en deux jours sur le même parcours, cela n’a pas dû arriver à beaucoup de monde.

Y a t-il une joueuse ou un joueur que vous admirez?

Il y a Jon Rahm forcément, parce qu’on a partagé des moments sympas ensemble. Et puis Rory McIlroy. J’ai joué un Pro-Am avec lui à Saint-Nom-la-Bretèche il y a longtemps. Il était jeune et avait encore sa coupe de cheveux à la Rory (rires). Il voit arriver une gamine de 14 ans qui part des boules rouges, il a dû se dire que la journée risquait d’être longue. A l’aller, il y a un moment où j’enchaîne birdie puis eagle. Je partais une cinquantaine de mètres avant lui des rouges et au drive, nos balles se retrouvent côte-à-côte. Il me dit : bon, on fait un concours de chip, montre-moi le chemin. Et là je rentre mon chip de 20-25 mètres ! Je le taquine un peu en lui demandant de me montrer ce qu’il a dans le ventre et… il rentre le chip à son tour ! On s’est fait un « high five » et un « hug », on était mort de rire. Je me souviens qu’il n’avait pas pu venir à la remise des prix et m’avait donné son numéro, pour que je le prévienne si l’on avait gagné le Pro-Am. On avait gagné et il avait répondu à mon message d’ailleurs.

Et chez les femmes ?

J’aime beaucoup ce que font les sœurs Korda, notamment le swing de Nelly. Et puis, ce n’est pas original mais il y a aussi Annika Sörenstam, elle a révolutionné le golf féminin.

Quel est le défaut le plus courant chez les amateurs selon vous ?

Ils font tous un « pardessus ». Ils slicent tous si vous préférez (rires). Ils attendent aussi de faire des sockets pour allez voir un prof. Sinon, ils n’aiment pas faire de coups roulés, ils veulent absolument lever la balle. Et en général, c’est toujours de la faute du parcours s’ils ratent (rires). Plus sérieusement, ce que je recommanderais aux amateurs, c’est de créer une routine avant mais aussi après leur coup, essayer de comprendre après chaque mauvais coup ce qui n’a pas fonctionné et travailler aussi sur la stratégie. Quand on n’a pas de routine ou de stratégie sur un parcours, c’est toujours plus compliqué de rendre des bons scores. Si on se met tout de suite devant la balle et qu’on tape, sans prendre en compte le vent, les endroits où il ne faut pas rater, etc, on peut perdre très vite des points.

Un mot sur vos sponsors ?

Je suis sponsorisée par le courtier en assurance Verspieren et Crescendix. Il y avait les fondations Little Dream et Sport For Life pendant mes saisons en amateur. A cette époque, la famille Lacoste a été aussi d’un grand soutien avec un sponsoring vêtement. Je pense également à Jacqueline Baqué, la capitaine du golf de Valescure, qui m’avait recrutée lorsque j’avais 12 ans. Elle a une herboristerie à Saint-Raphaël, Naturshop*, et elle me fournit tous les compléments alimentaires qui favorisent la circulation sanguine et renforcent mon système immunitaire. Tous ont été indispensables dans mon parcours et font partie de ma vie.

En dehors du golf, quels sont vos centres d’intérêt ?

J’en ai plusieurs. Ma mère donnant des cours de solfège, j’adore chanter. Je fais aussi des randonnées en montagne avec mon copain. La dernière fois, on a parcouru 26 km en sept heures. Et puis, mon père étant espagnol, j’aime danser sur de la musique latine.

Propos recueillis par Franck Crudo

 

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